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Correspondants de guerre

Kurt Schork avait 53 ans, Miguel Gil Moreno 32. Le premier était un ancien haut fonctionnaire américain. Le second avait été avocat en Espagne. Tous deux avaient changé de vie pour mener le combat de l'information. Histoire d'un engagement de deux correspondants de guerre fauchés dans une embuscade en Sierra Leone
 
Mis à jour le samedi 27 mai 2000

C'EST une fichue histoire. Kurt et Miguel sont tombés dans une embuscade tendue par des combattants rebelles en Sierra Leone, près du carrefour de Rogberi, sur la route de Lunsar. Kurt et Miguel sont morts.

Kurt Schork, un Américain de cinquante-trois ans, était rédacteur à l'agence britannique Reuters, et Miguel Gil Moreno, un Espagnol de trente-deux ans, était cameraman à l'agence américaine APTN.

Le rideau est tombé. Leur perte émeut depuis deux jours le monde de la presse et, au-delà, signifiée par les hommages de Bill Clinton et Michael Rose, de Richard Holbrooke, Hasim Thaci et Kofi Annan.

C'est une fichue histoire, et une belle histoire.

Parce que les correspondants de guerre vivent ensemble, ici ou là, partout, loin des rédactions et des familles, parce que les vies sont parfois en danger, ils s'accrochent les uns aux autres. Kurt et Miguel étaient, au sein de cette famille à la fois éclatée et si unie, des compagnons des plus brillants et des plus précieux. Ils étaient des princes au sein d'un clan où l'on se juge certes pour ses qualités journalistiques, mais aussi pour son courage, sa camaraderie et sa flamboyance.

Kurt et Miguel avaient connu un parcours presque identique. Kurt a eu une carrière de haut fonctionnaire aux Etats-Unis, avant de prendre son sac, de parcourir l'Asie puis de partager durant un an la vie des Kurdes du nord de l'Irak. Miguel s'ennuyait dans un cabinet de juristes en Espagne, avant d'enfourcher sa moto et d'aller partager durant trois mois la vie des Bosniaques assiégés à Mostar.

Finalement, leur destination fut, pour Kurt en 1992 et pour Miguel en 1994, Sarajevo. La ville où s'est forgée une génération de correspondants de guerre, comme par le passé durant la seconde guerre mondiale ou au Vietnam.

Kurt et Miguel avaient fait le choix de raconter la guerre à des agences de presse, d'être des artisans, de ces journalistes que le public ne connaîtra jamais, mais qui alimentent chaque jour, parfois chaque heure, les rédactions et les chancelleries en informations brutes. Kurt écrivait ses dépêches, Miguel capturait ses images.

Ces aventuriers anonymes sont vite devenus des piliers de la caste. Des virtuoses. Avec un stylo ou une caméra, Kurt et Miguel avaient acquis la réputation d'être les meilleurs agenciers de guerre de la planète.

Kurt Schork fut une figure du siège de Sarajevo. Il a écrit des milliers de dépêches incisives pour Reuters, a découvert et raconté des histoires remarquables, notamment la mort sur le pont de Vrbanja des « amants de Sarajevo » enlacés, il a sauvé des vies, transporté des blessés, a harcelé de questions et s'est fait respecter des diplomates. Kurt courait sous les bombes, toujours en première ligne, et était par ailleurs écouté de Rose, le commandant des casques bleus, ou d'Holbrooke, l'artisan de l'accord de paix de Dayton.

Au terme de ces cinq années, Kurt avait repris la route avec un amour fougueux pour Sarajevo, son amour pour Sabina, ses sentiments mêlés de haine de la guerre et de passion de s'y plonger, corps et âme, et son livre qu'il a achevé d'écrire. Et il avait trouvé une drôle de famille au sein de laquelle il était un roi.

Kurt, pourtant peu enclin au sentimentalisme, avait prévenu un jour que, s'il devait mourir à Sarajevo, il voulait être enterré là, dans la ville assiégée, au cimetière du Lion, avec ses camarades autour du cercueil et au son d'une chanson de Dire Straits, Brothers in Arms. Si la notion de « frères d'armes » a une signification pour des gens qui ne portent pas de fusils, des voyageurs, des raconteurs, elle fut résumée en ce bref instant de mélancolie.

Kurt a ensuite enchaîné les conflits, de l'Afghanistan à la Tchétchénie, du Kosovo au Timor-Oriental. L'an dernier, à Pristina, il affirmait vouloir poursuivre l'aventure jusqu'au bout, jusqu'à l'extinction des feux.

Miguel Gil Moreno de Mora, après avoir écrit des articles pour El Mundo puis appris les métiers de la télévision avec APTN à Sarajevo, fut un croisé de la guerre au Kosovo. Il a parcouru les montagnes avec les combattants de l'UCK, débusqué des bribes de vérité, cherché un sens au conflit. Puis, lorsque l'OTAN a lancé ses avions au-dessus de la Yougoslavie au printemps 1999, Miguel a fait un pari qui a failli le rendre fou. Il a passé un véritable contrat avec l'armée serbe, estimant qu'un journaliste doit parfois travailler avec les assassins pour que les victimes ne disparaissent pas sans témoin : Miguel regrettait de ne pas avoir agi de la sorte, quatre ans plus tôt, durant les tueries perpétrées par les soldats de Belgrade à Srebrenica. Il a pactisé avec les propagandistes serbes de Pristina, a pris le risque d'être présenté en héros à Belgrade, et a entamé une incroyable partie d'échecs. Il a filmé ce qui faisait plaisir à ses hôtes, sachant que ces images auraient de toute façon été réalisées. Et il a cherché la faille. Il l'a trouvée le jour où le porte-parole de l'OTAN a rendu furieux les Serbes en exagérant le nombre de victimes albanaises à Pristina. Miguel a alors réussi à persuader les officiers serbes de filmer les trains de la déportation qui emmenaient les Kosovars albanais vers la Macédoine, convainquant ses interlocuteurs que ces images prouveraient qu'ils n'étaient pas assassinés, mais accompagnés à la gare...

CETTE séquence est devenue le symbole de l' « épuration ethnique », Miguel a atteint son objectif. Puis, exténué par ses problèmes de conscience, persuadé qu'il n'obtiendrait jamais l'autorisation d'en voir plus, il a quitté le Kosovo.

Un mois plus tard, sur le front de l'UCK du nord de l'Albanie, il était devenu silencieux, obsédé par l'idée de pénétrer à nouveau dans la province yougoslave. En juin, lorsque la guerre s'est arrêtée, Miguel a acheté une nouvelle moto et a sillonné le Kosovo, la caméra dans le dos, visitant ses amis kosovars, meurtri de n'avoir pas vécu tout le conflit avec eux, oubliant durant un mois d'appeler sa rédaction. Il a finalement retrouvé le chemin du reportage cette année à Grozny puis Freetown. Et a été désigné « cameraman de l'année 1999 » par la Royal Television Society de Londres pour son travail au Kosovo.

Il y a une semaine en Sierra Leone, de retour du front tard un soir, Miguel racontait ses vingt-cinq tentatives pour écrire un livre sur Sarajevo, sur la guerre, ses dizaines de feuillets noircis et aussitôt jetés au panier. Miguel racontait ses doutes, critiquait les mécanismes de fabrication de l'information à la télévision. Et, le lendemain, il est reparti au front, avec la volonté d'aller toujours plus loin sur ces routes sierra-léonaises.

Plus loin, Kurt et Miguel y sont allés avec entrain, en compagnie de Yannis Berhakis et de Mark Chisholm, un photographe et un cameraman de Reuters, qui ont survécu. Plus loin, au-delà de Masiaka, au-delà du carrefour de Rogberi, à quatre-vingt-dix kilomètres de Freetown. Yannis a raconté sur le fil de Reuters l'histoire de l'embuscade.

« Les soldats de Rogberi ont dit que les combats s'étaient déplacés vers Lunsar, à l'est. Le commandant a dit qu'on pouvait y aller et il nous a donné des soldats pour nous escorter. Après avoir parcouru six kilomètres, nous pouvions entendre des tirs nourris. Nous avons traversé le village de Matekeke qui était désert, mis à part des soldats qui nous ont dit qu'il n'y avait pas de danger à continuer. Ensuite, après le village, j'ai vu une dizaine de gars armés sauter d'un remblai sur le côté gauche de la route. Ils ont commencé à tirer à l'arme automatique. La première chose que j'ai vue, c'est Kurt touché à la tête.

« J'étais assis à l'arrière et j'ai dit au soldat à ma droite d'ouvrir la porte et de sauter dehors. Mais il était mort. Le soldat à ma gauche m'a enjambé ainsi que le soldat mort pour atteindre la fenêtre. La porte était coincée. J'ai réussi à pousser le gars par la fenêtre et à ouvrir la porte. La voiture roulait toujours et j'ai couru vers les buissons. J'ai vu que Mark avait aussi réussi à sortir de la voiture.

« Il y avait beaucoup de tirs et j'ai vu la voiture de Miguel être touchée. Les fourrés étaient très épais et j'ai seulement couru pendant cinquante mètres avant de chuter. Les tirs venaient de partout, des rebelles et des soldats. J'ai commencé à ramper pour m'en éloigner. Je portais un t-shirt blanc, alors j'ai étalé de la terre et des feuilles sur mon visage et ma chemise pour ne pas être vu. Les balles sifflaient. Les rebelles sont passés à cinq mètres de moi mais ne m'ont pas vu. J'ai attendu pendant trois heures. (...) Ensuite j'ai décidé de retourner vers la route. J'ai vu notre voiture et la voiture de Miguel. Les véhicules étaient incendiés, troués d'impacts de balles. Il y avait beaucoup de sang autour, mais pas de corps.

« J'ai mis mon appareil photo autour du cou et je suis reparti à pied par où nous étions venus. Jusqu'à Rogberi. Mark y était déjà avec nos amis défunts et les quatre soldats morts. »

Ce récit du photographe grec suffirait à raconter la vie d'un Kurt, la vie d'un Miguel, la vie d'un correspondant de guerre.

Kurt et Miguel étaient emblématiques d'une génération.

C'est l'histoire d'une embuscade ordinaire sur une route d'un pays ravagé. La fichue histoire de deux seigneurs du reportage de guerre tombés dans un pays où, comme ailleurs sur la planète, les combats continuent, avec leur cortège d'assassinés anonymes.

Rémy Ourdan



Le Monde daté du dimanche 28 mai 2000

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